L’UTOPIE DE LA CABANE PERCHÉE
CHAPELLE DES PÉNITENTS-BLEUS / NARBONNE / FRANCE / 2023
Entre sécurité et précarité, les cabanes d’Anna Novika Sobierajski offrent des asiles éphémères pour l’imaginaire.
Anna Novika Sobierajski est née et a grandi en Pologne. Diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Lodz et de l’école des Beaux-Arts de Montpellier, elle enseigne aujourd’hui aux Beaux-Arts à Sète. Elle développe en parallèle une œuvre dessinée, gravée, peinte, qui tend vers l’objet et parfois la performance. Une œuvre peuplée de figures, de forêts, d’architectures, où impressions d’enfance et histoire personnelle se mêlent à des questionnements universels.
Au fil des ans, l’évolution de sa pratique suit son cheminement intérieur. Après avoir exploré l’état d’entre-deux qui l’a longtemps habitée — entre deux pays, entre le lieu que l’on quitte et celui que l’on cherche, entre insécurité et liberté —, elle questionne aujourd’hui l’espace intime où elle rêve de se poser. Pour la chapelle des Pénitents-Bleus à Narbonne, les arbres et les forêts de son enfance reviennent hanter son imaginaire. Elle expose une cabane en bois recouverte de dessins de branchages dont le geste graphique la plonge dans « une sorte d’état méditatif, proche de l’écriture automatique ». Sur le sol de la cabane, l’image des arbres imprimée à l’envers provoque une sensation de chute vertigineuse. « La cabane est un fantasme de l’enfance, un lieu à soi où se cacher. Mais le sentiment de sécurité n’est-il pas un leurre, une forme de prison ? »
Comme dans l’ensemble de son œuvre, le doute n’est jamais loin, et du refuge à l’enfermement il n’y a qu’un pas. Anna Novika Sobierajski présente en parallèle des dessins à l’encre et au stylo Bic de sa fille adolescente, un âge transitoire dont elle aime forcément le caractère hésitant, entre fragilité et force vitale.
Maeva Robert
ENTRE DEUX…
EXPOSITION d’ANNA NOVIKA SOBIERAJSKI
CHAPELLE DU QUARTIER HAUT / SÈTE / FRANCE / NOVEMBRE 2015
La rigueur de la grille pour ancrer le feeling
À propos de ses œuvres, Anna Novika Sobierajski parle elle-même de « territoires croisés », et je ne peux que lui donner raison. Il s’agit bien, en effet, de « croiser » les « territoires », et dans certains de ses dessins l’artiste insiste sur le rapport conflictuel entre le corps humain, celui de la femme en l’occurrence, et le paysage rigide des machines. Le cou de la girafe n’est pas assez long pour rivaliser avec la grue télescopique. Les machines surpuissantes ne connaissent pas le mot « fatigue », elles ne connaissent pas le mot « sommeil » et encore moins « tendresse » ou « caresse ». Que peuvent la peau, les feuilles, les branches, la chair, les éléments vivants de la nature contre les quadrillages rectilignes du métal et contre les réseaux invisibles des ondes qui nous guident et nous surveillent ? Que peut une nation contre une autre nation plus forte, mieux équipée et mieux armée qui l’envahit et l’occupe ? (N’oublions pas que Anna Novika Sobierajski est originaire de Pologne, pays qui a toujours eu tant de mal à maintenir son indépendance, pris en tenaille entre ses deux grands voisins, l’Allemagne et la Russie).
Mais Anna Novika Sobierajski va plus que loin que ça.
Elle a la volonté d’y voir clair. Elle se livre à un travail exigeant qui demande de la lucidité, de la tenue, de la distance. Se placer à la rencontre des contraires, se mouvoir ainsi sur des territoires antagonistes qui vous interpellent et vous sollicitent, cela supposerait presque de pouvoir se dédoubler et de jouer double jeu. Anna Novika Sobierajski doit être forte à l’intérieur ; il lui faut une identité bien chevillée au corps. C’est une situation à risque, peu confortable, qui donne à son œuvre un goût mélangé de calme et de lutte, de sérénité et d’agressivité, de paix et d’âpreté, de douceur et de rudesse.
Du point de vue plastique, cette harmonie tendue se traduit par une confrontation et un équilibre tout aussi tendus, entre la souplesse des courbes et les frontières tranchées des lignes droites, entre la luminosité du blanc et l’obscurité du noir, entre la légèreté du vide et la pesanteur du plein.
Et aussi, entre ce qui est fixe dans la peinture, par exemple les aplats noirs des surfaces, et le mouvement que vient sur ces dernières faire bouger un projecteur vidéo.
Mais Anna Novika Sobierajski va plus que loin que ça.
De quoi est-il au fond question dans cette histoire ? Que nous dit l’artiste dans son œuvre ? Elle nous parle de principes qui sont au fondement de notre aventure de vivant, et que je résumerais de la sorte : du bon usage des contraintes dans l’exercice de la liberté. Il faut la définition de la structure pour déployer la spontanéité et l’improvisation. Il faut la rigueur de la grille pour ancrer le feeling. Il faut des matières fermes, stables pour tenir les matières molles, fragiles, flottantes, fuyantes, hésitantes. Il faut la solidité des rives pour que le fleuve coule jusqu’à la mer. Mais il ne faut pas que la liberté soit mortellement blessée par la contrainte.
Mais Anna Novika Sobierajski va plus loin encore.
Elle s’enfonce sous les vérités de surface. Elle plonge dans le monde des fantômes, dans le monde des ombres. Ce qu’elle cherche ne se voit que les yeux fermés. Ce qu’elle raconte ne peut se dire qu’avec les mots du silence.
Pierre Tilman
Migrations de l’intérieur
Galerie ARTRAKT, / Wrocław, / Pologne / 2016
L’exposition Migrations de l’intérieur d’Anna Novika Sobierajski nous guide à travers des paysages intérieurs illustrant les expériences migratoires dans toute leur dimension. Les œuvres de l’artiste (qui vit en France depuis 18 ans) abordent les luttes personnelles liées à la mémoire de ses racines, en résonance avec les événements politiques actuels. Parmi ses nouvelles œuvres, telles que Gilet I et II, nous trouvons un dialogue empathique avec le destin des migrants contemporains, illustrant l’expérience partagée d’une « migration entre réalité intérieure et extérieure (…) ».
Les expériences saisies dans ces œuvres reflètent le phénomène de perception de l’espace qui nous entoure à travers le calque des souvenirs, des nostalgies et des émotions. Le critique français Pierre Tilman écrit : « Du point de vue plastique, les œuvres d’Anna Novika Sobierajski oscillent entre équilibre et déséquilibre, lumière et ombre, précision et geste libre (…) ». La série Brumes en est une illustration particulièrement éloquente. Dans les dessins à l’encre apparaissent à la fois une obsession de la précision et un état de transe, un effort littéral et émotionnel — l’effort qui accompagne le travail de la mémoire.
Le triptyque intitulé Tirer le ciel saisit quant à lui l’essence du conflit intérieur d’une personne cherchant un foyer au-delà du paysage de son enfance ; il s’agit d’une œuvre sur l’expérience intime de la transformation du paysage. Le ciel — le même pour tous — semble se métamorphoser une fois le voyage entamé. Parmi les œuvres graphiques figurent également des installations et des projections qui déplacent la zone des images intérieures mémorisées dans le champ concret de la réalité qui nous entoure.
L’exposition à la galerie Arttrakt est particulière par le thème qu’elle aborde : elle constitue la première présentation des œuvres de l’artiste en Pologne depuis son émigration en France.
Patrycja Mastej